Le dojo est le lieu de la pratique.
Comment transposer dans notre culture et notre société du 21ème siècle ce
concept ? C'est une question identifiée mais laissée en suspens dans
l'article "aïkido et
cartes heuristiques" Comme tout lieu où se réunit un groupe d'individus
l'organisation est régie par des règles spatiales et des règles qui définissent
les relations entre les individus. Ces règles diffèrent d'une culture l'autre.
Transposer l'aïkido dans notre société, si l'on veut préserver son aspect
traditionnel, conjugue ces deux difficultés : l'aïkido véhicule à la fois
un historique, des traditions et des coutumes des arts martiaux japonais et
plus largement de la société japonaise. Dans notre société le dojo est le plus
souvent situé dans un complexe sportif dont l'agencement spatial répond aux
impératifs de sécurité et permet la co activité avec d'autres
disciplines.

Imaginons maintenant un de nos contemporain du pays du soleil levant qui
découvre un dojo.
Si j'ai une honnête connaissance de la culture, des traditions et de
l'histoire de mon pays, ce n’est pas parce que je suis asiatique, mais
simplement parce que je vis depuis toujours au Japon et que ces sujets ont
quelques intérêts pour moi.
Pratiquer l'aïkido dans le Japon du 21ème siècle n'est pas très répandu, il y a
moins de pratiquant au Japon qu'en France! Par contre nous avons une longue
tradition martiale qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours grâce à une mutation,
salvatrice pour ces arts traditionnels, qui a commencé vers la fin de l'ère
Meiji. Cette période vit la disparition du système féodal, système qui
aujourd'hui encore influence largement notre société. Même si les
générations actuelles préfèrent s'orienter vers des sports médiatisés, il est
de coutume qu'en passant devant le jardin public, j'entende une bande d'enfant,
bâton en main, prendre leur première leçon de "Kendo". Une heure de suite, ils
réitèrent un unique mouvement : lever le bâton au dessus de la tête en
hurlant aussi fort qu'ils le peuvent. Ici l'apprentissage est imitation répétée
en recopiant inlassablement un geste jusqu'à la perfection. On
n’apprend pas une technique, on copie un individu supérieur.
Lorsque j'évoque le mot "dojo", ce ne sont pas les quatre
lettres romanes qui me viennent à l'esprit, mais les deux kanji 道場. Mon
érudition me permet de savoir qu'en chinois 道場 (prononciation "dào chǎng"), ces
idéogrammes désignent un temple taoïste ou bouddhiste. Ceci ne m'étonne
pas compte tenu de l'étymologie des caractères (1). De ce fait, le
dojo - même si n’est que symboliquement s’il est situé dans un complexe sportif
moderne - se doit d’être en harmonie avec la nature, l’univers : son
orientation et sa structure ne se sont pas le fruit du hasard. Le mur situé
face au Sud: "kamiza" 上座 est, comme me l'indique le pictogramme 上 est le côté
honorifique, à l'inverse le pictogramme 下 -composé de 下座 qui s'écrit pour vous
"shimoza"- m'indique que le mur d'en face est moins important, ce sera la place
des pratiquants. Les élèves les plus anciens à l'Est, les autres côté Ouest. Je
vous expliquerais tout cela plus tard.
En fait, nous pensons depuis fort longtemps que les activités profanes
ont plus de chance d’aboutir lorsqu’elles se conforment à une sorte de mandat
divin.
Dans le dojo comme dans toutes les demeures traditionnelles sied le « Toko
no ma ». - côté "kamiza"- Il s’agit d’un renfoncement surélevé où le
portrait du fondateur – Me Ueshiba - remplace le traditionnel rouleau peint
encadré de tissus, au dessous duquel prône un bouquet de fleur. Dans sa forme
la plus classique ce bouquet est composé de trois branches, trois fleurs aux
tiges de longueur différente. La plus longue représente le ciel, la plus brève
la terre ; entre les deux, l’homme. L’harmonie de ces trois composantes –
conçue selon une morale d’inspiration confucéenne – signifie le monde dans sa
totalité. L’ordre ainsi artificiellement conçu n’est que le reflet social
instauré par les hommes. L’ordre, le rituel, les relations entre les
individus dans le dojo me sont familières : comme dans la
société japonaise l'homme a moins de droits que de devoirs - "Gimu" 義
務- et de dettes - "Giri" 義 理- définies par la position qu'il occupe dans la
société. La docilité vis à vis des règles immanentes constitue une valeur
essentielle de la vie sociale. Jadis dans les écoles on disait :
« Lorsqu’un clou dépasse, on tape sur la tête ».
Ici, au Japon, les relations sont bâties sur le principe de l'inégalité
entre les individus. A l’école, puis dans l’entreprise et bien sûr au
dojo, au sein de groupes définis ou perçus comme des lieux, la
hiérarchie est celle de l'antériorité. Le cadet, le débutant,
est inférieur, il se montrera toujours honoré que l’on fasse appel à lui, même
sous forme de brimade.
Ainsi les rituels dans le dojo ont des origines différentes, c’est très
naturellement qu’ils coexistent. Certains rituels, et mouvements
exécutés lors de la préparation ont pour origine la religion shintoïste,
d'autres ont une origine martiale et d'autres encore n'ont aucune signification
ou encore ne s'agit il que comme je vous l'ai exposé ci avant, que de
comportement sociaux. J’ai du mal à vous expliquer cela, chez nous au
Japon ce que vous appelez « correct », se dit souvent
« beau ». C’est la réponse que nous apportons pour justifier des
comportements d’apparence inutile. Par exemple, dans la cérémonie du thé qui
est régie par un rituel d’une extrême complexité, le code ne revoie à aucune
justification : le thé est un rituel qui n’a pas d’autre but que lui même.
A l’origine il a été crée par les moines zen pour éviter de s’assoupir au cours
de leur longues méditations, utilisé par les guerriers pour apaiser leur
combativité ; c’est un support à la concentration.
(1).Dojo 道場 est composé par deux kanji
Do : voir les articles de la catégorie "Do"
Jo 場 : Une aire, un lieu. La partie de gauche du caractère 士 représente la
terre, l'humus, la partie de droite 昜 Le soleil qui darde ses rayons( cf
caractère Yang).
Il est
important de pointer du doigt les risques induits par un tel changement de
repère. Le dojo peut devenir un vaste champs pour qui veut tromper la vigilance
et le sens critique (voir 2ème étape ci après). Certains vous dirons que c'est
le dojo traditionnel, le cadre dans lequel est né l'aïkido, une démarche en
adéquation avec l'aïkido traditionnel tel que le fondateur Me Ueshiba l'a
enseigné. En réalité cette "théorie" sert souvent d'écran de fumée pour
justifier des fonctionnements à caractéristique sectaire, à éviter de rendre
des comptes sur les aspects financiers.
Dans ce cas de figure, ce discours est mis en scène soigneusement :
- Un gourou : un leader incontesté, incontestable, craint,
aimé.
- Une doctrine : message unique et ultime de salut.
- Un groupe : chaleureux, hiérarchisé.
Ils vont accomplir un conditionnement du futur adepte :
- Première étape : séduire et survaloriser
- Deuxième étape : anesthésier l'esprit critique et la
personnalité
- Troisième étape : renforcer l'adhésion au groupe et favoriser les
ruptures.
Ressources.
La civilisation japonaise - Laurence Caillet - Histoire des moeurs
http://www.prevensectes.com (image "manipulation" et comportement
sectaires)