"waza" 技, technique en japonais, est
le titre de la nouvelle rubrique consacrée aux techniques d'aïkido mise en
ligne aujourd'hui. Avant d'entrer dans le vif du sujet je livre à votre
réflexion trois extraits du Tchouang-Tseu (chapitres 3b, 13i et 19g) puis, en
conclusion un extrait de "Budo" du Fondateur de l'aïkido Morihei Ueshiba.

Le fonctionnement des choses.
Le cuisinier Ting dépeçait un boeuf pour le prince Wen-houei. On entendait
des houa quand il empoignait de la main l'animal, qu'il retenait sa masse de
l'épaule et que, la jambe arqueboutée, du genou l'immobilisait un
instant.(...)
- C'est admirable ! s'exclama le prince, je n'aurais jamais imaginé
pareille technique !
Le cuisinier posa son couteau et répondit : Ce qui intéresse votre
serviteur, c'est le fonctionnement des choses, non la simple technique. Quand
j'ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le boeuf devant moi. Trois
ans plus tard, je n'en voyais plus que des parties. Aujourd'hui, je le trouve
par l'esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n'interviennent plus, mon
esprit agit comme il l'entend et suit de lui-même les linéaments du boeuf.
Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui
s'offrent à elle. Elle ne touche ni aux veines, ni aux tendons, ni à
l'enveloppe des os, ni bien sûr à l'os même (...) Quand je rencontre une
articulation, je repère le point difficile, je le fixe du regard et, agissant
avec une prudence extrême, lentement je découpe. (...). Mon couteau à la main,
je me redresse, je regarde autour de moi, amusé et satisfait, et après avoir
nettoyer la lame, je le remets dans le fourreau. (…)
La main trouve et l'esprit répond.
...] Le duc de Houan lisait dans la salle, le charron Pien tallait une roue
au bas des marches. Le charron posa son ciseau et son maillet, monta les
marches et demanda au duc : Puis-je vous demander ce que vous lisez ?
- Les paroles des grands hommes, répondit le duc. - Sont-ils encore en
vie ? - Non, ils sont morts. - Alors ce que vous lisez-là, ce sont les
déjections des Anciens ! - Comment un charron ose t-il discuter ce que je
lis ! répliqua le duc ; si tu as une explication, je te ferai
grâce ; sinon tu mourras ! - J'en juge d'après mon expérience,
répondit le charron. Quand je taille une roue et que j'attaque trop doucement,
mon coup ne mord pas. Quand j'attaque trop fort, il s'arrête (dans le bois).
Entre force et douceur, la main trouve, et l'esprit répond. Il y a là un tour
que je ne puis exprimer par des mots, de sorte que je n'ai pu le transmettre à
mes fils, que mes fils n'ont pu le recevoir de moi et que, passé le
septantaine, je suis encore là à tailler des roues malgré mon grand âge. Ce
qu'ils ne pouvaient transmettre, les Anciens l'on emporté dans la mort. Ce ne
sont que leurs déjections que vous lisez là.
Le naturel et la nécessité.
Confucius admirait les chutes de Lü-leand. L'eau tombait d'une hauteur de
trois cent pieds et dévalait ensuite en écumant sur quarante lieues. Ni tortues
ni crocodiles ne pouvaient se maintenir à cet endroit, mais Confucius aperçut
un homme qui nageait là. Il cru que c'était un malheureux qui cherchait la mort
et dit à ses disciples de longer la rive pour se porter à son secours. Mais
quelques centaines de pas plus loin, l'homme sortit de l'eau et, les cheveux
épars, se mit à se promener sur la berge en chantant. Confucius le rattrapa et
l'interrogea : "Je vous ai pris pour un revenant mais, de près, vous
m'avez l'air d'un vivant. Dites-moi : avez-vous une méthode pour surnager
ainsi ? - Non, répondit l'homme, je n'en ai pas. Je suis parti du donné,
j'ai développé un naturel et j'ai atteint la nécessité. Je me laisse happer par
les tourbillons et remonter par le courant ascendant, je suis les mouvements de
l'eau sans agir pour mon propre compte. - Que voulez-vous dire par :
partir du donné, développer un naturel, atteindre la nécessité ?" demanda
Confucius. L'homme répondit : "Je suis né dans ces collines et je m'y suis
senti chez moi : voilà le donné. J'ai grandi dans l'eau et je m'y suis peu
à peu senti à l'aise : voilà le naturel. J'ignore pourquoi j'agis comme je
le fais : voilà la nécessité".
Trois textes qui décrivent des aspects de l'apprentissage.
Notre activité a deux régimes : le «céleste» et l’ «humain».
Tchouang-tseu range dans la catégorie du «céleste» ceux de nos actes qui sont à
la fois efficaces et spontanés, dans celle de l’«humain» ceux qui sont voulus
et calculés, et par conséquent moins efficaces, voire inefficaces ou
malencontreux. Quand l'acte est « du ciel », il résulte spontanément
de la conjonction de toutes les facultés et de toutes les ressources qui sont
en nous, de celles que nous connaissons aussi bien que de celles qui nous sont
cachées. L’acte est, en ce sens, entier. Il est nécessaire en ce qu’il résulte
d’une nécessité que nous ne contrôlons pas. Quand l’acte est « de
l’homme », par contre, il n’est ni spontané, ni entier, ni nécessaire.» On
ne peut pas faire abstraction de l’ humain en nous. L’homme pratiquera
donc simultanément une activité «de l’homme» (calculée, prudente) et une
activité «du Ciel» (spontanée et nécessaires)
Voir à ce sujet l'article "la voie du juste milieu"
rubrique Do
Les stades de l'apprentissage.
- Comme le cuisinier Ting, le débutant ne sait pas par où commencer tant la
tâche semble ardue et pétrie d'inconnues. Il faut se familiariser avec des
gestes de base, réussir à coordonner ses mouvements,....
« Quand j'ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le boeuf
devant moi »-
- Au bout d'un certains temps, le débutant pourra devenir plus exigeant sur
le résultat de chacun des gestes en conformité avec le modèle qu'il a sous les
yeux
« Trois ans plus tard, je n'en voyais plus que des parties. ».
.
- Il faut observer et expérimenter par soi même, explorer toutes les
composante du geste.
« Ce qui intéresse votre serviteur, c'est le fonctionnement des choses,
non la simple technique. ».« Aujourd'hui , (…) Mes sens n'interviennent
plus, mon esprit agit comme il l'entend et suit de lui-même les linéaments du
boeuf. ». I
- Même lorsque l'expérience est très grande, il n'en demeure pas moins qu'il
faut revenir à la technique
« Quand je rencontre une articulation, je repère le point difficile, je
le fixe du regard et, agissant avec une prudence extrême, lentement je
découpe. »
Parfois après avoir exécuté une technique ne nous est-il pas arrivé de
réagir comme le cuisinier Ting qui, sa tâche accomplie, "se redresse, son
couteau à la main, et regarde autour de lui, amusé et satisfait" ?
Le caractère intransmissible du geste
Comme le charron, il y a des "tours que nous ne pouvons pas exprimer par des
mots". Nous ne pouvons même pas les transmettre du tout. Comment par exemple
expliquer oralement ou par écrit comment faire du vélo ? Nous avons fait
la conquête de se savoir faire par nous même en affrontant toutes les
difficultés initiales. Par approximations successives "La main trouve" et
"l'esprit répond", il enregistre les résultats et tire peu à peu le geste
efficace.
Le véritable savoir-faire est paradoxalement intransmissible, le maître
"senseï" 先生 ,qui est "celui qui est né avant" c'est à dire "celui qui a
expérimenté avant", ne pourra que guider l'apprenti, pour l'aider à comprendre
ses erreurs et en tirer plus rapidement des leçons. On comprendra mieux le
dédain exprimé par le charron Pien vis vis des livres "les déjections des
anciens", point de vue largement partagé dans les arts traditionnels de tous
les horizons géographiques.
L'action spontanée comme aboutissement d'un exercice méthodique.
Une fois encore, l'homme dont il est question fait preuve d'une grande
maîtrise qu'il ne peut pas expliquer :
« Dites-moi : avez-vous une méthode pour surnager ainsi ? - Non,
répondit l'homme, je n'en ai pas. »
« Je suis parti du donné, ». C'est à dire ce qui était au
départ.
« j'ai développé un naturel et j'ai atteint la nécessité. »
L'art, dit en substance le nageur, consiste à faire fond sur ces données là, à
développer par l'exercice assidu un naturel qui permet de répondre aux courants
et aux tourbillons, autrement dit de nager de façon nécessaire.
Une voie vers l'autonomie.
On notera que dans les trois cas, un homme est absorbé par l'exercice de son
art, il s'exprime avec peu de mots, de façon concise. Il n'a rien à prouver, la
démonstration qu'il vient de faire est suffisante. Tchouang-tseu propose des
situations totalement improbables dans la chine de l'époque : qui est un
artisan, qui est un homme du peuple, et s'adresse a des souverains fameux dans
les deux premiers cas et à Confucius dans le troisième. La maîtrise de leur art
leur a donné aux trois une complète indépendance et une parfaite
lucidité.
Budo, les enseignements du fondateur de l'Aïki-do.
Les six
préceptes écrits par Me Ueshiba dans le début des années 30 sont repris dans
cet ouvrage.
Au Point 4 « précautions à prendre pour l'entrainement » Me
Ueshiba nous dit : « L'instructeur ne peut communiquer qu'une
petite partie du savoir : ce n'est que par un entrainement incessant que
vous obtiendrez l'expérience nécessaire pour pénétrer les mystères. Votre étude
désormais ne doit pas chercher à retenir un grand nombre de techniques
diffrentes. Une par une appropriez vous chacune d'elle. »
En conclusion du premier chapitre on peut lire :
« chacune des explications est l'essence des dix mille techniques. Toutes
les techniques martiales viennent des mêmes principes premiers. Bien sûr,
l'ensemble des détails de la stratégie et de la nomenclature technique ne peut
pas être traité dans les livres. »
Ressources.
Leçons sur
Tchouang-Tseu.
il s'agit d'une introduction au philosophe chinois Tchouang-Tseu, mort sans
doute vers 300 av. J-C. Un auteur réputé très difficile, parfois même
incompréhensible. Comment donc, dit en substance Jean-François Billeter, cette
prétendue illisibilité est surtout affaire de préjugés et de paresse : les
traductions sont mauvaises et les auteurs qui ont écrit depuis toujours sur
Tchouang-Tseu l'ont fait pas tant à partir de la source que des écrits d'un
certain Kouo Siang mort lui en 310 de notre ère et qui constituent un
affadissement, voire même un détournement de la pensée de Tchouang-Tseu. Fort
de ces intuitions, Jean François Billeter est reparti du début. Ou plus
exactement c'est en fréquentant la source, en traduisant divers passages pour
son plaisir et pour en discuter avec un ami, que petit à petit, il s'est rendu
compte des multiples trahisons dont Tchouang-Tseu faisait l'objet. Il a donc
repris le texte, il en a retraduit des passages entiers et est parti de cette
idée très simple qu'un philosophe écrit à partir de son expérience propre. Que
donc Tchouang-Tseu interrogeait son expérience, la plus simple, la plus proche
et qu'il fallait essayer de comprendre laquelle. Le propos et la démarche de
l'auteur sont lumineux : un montage de quelques textes retraduits (au
demeurant de toute beauté !), avec une gradation, pour faire comprendre comment
procède Tchouang Tseu et ce qu'il dit de l'expérience de la vie, de
l'apprentissage d'une tâche, de l'attitude de l'homme vis-à-vis de l'activité,
etc. On part du très concret, un boucher dépeçant un boeuf et l'on vient au
plus profond de la tradition chinoise avec le secret de l'autonomie.
Les explications concernant les choix de traduction sont un véritable régal.
Vous pouvez vous procurer cet ouvrage (pour à peine plus de 6
euros) édité dans l'excellente collection Allia chez tous les grands
distributeurs, mais je vous invite à privilégier des circuits plus "artisanaux"
deux librairies également sur sur le Web:
A Lyon : Librairie
Cadence
A Paris : Librairie Le
phénix.
Concernant l'oeuvre de Tchouang-Tseu :
Philosophes taoïstes "la pléiade" : Sont réunis Tchouang-Tseu, Lao-Tseu et
Lie-Tseu. Abord assez difficile, peu d'explications.
Sur le web, http://fr.wikisource.org/wiki/Œuvre_de_Tchoang-tzeu :
traduction de L Wieger; La encore aucune explication. On pourra faire un
comparatif avec la traduction de F Billeter.