De la trajectoire d'un individu à celle d'un héros.

irimi_ueshiba_morihei.pngL'art de l'aïkido est le fruit de la trajectoire d'un individu, son fondateur Morihei Ueshiba (1883 - 1969), qui a accumulé des connaissances dans le domaines des arts martiaux mais pas seulement, principalement par l'expérimentation et dans un certain contexte : un lieu, le Japon, une période qui s'étend de la fin de l'ère Meiji jusqu'à la période de transition qui a vu le Japon "s'occidentaliser". L'aïkido se définissant sans fin, comme une fontaine inépuisable, il n'est pas facile de distinguer ce qui relève du périmètre de l'art de ce qui relève de l'individu créateur et source de cet art. Sa trajectoire hors norme, un esprit d'entrepreneur, une vie parsemées d'épisodes parfois rocambolesques, une expérience de "guerrier" reconnue par ses contemporains comme inégalable, le message d'universalité qu'il souhaite diffuser au travers de son évolution spirituelle, sont des caractéristiques qui lui confère en quelque sorte le statut d'un héros.
Ce qui relève de l'entrainement solitaire et de ce que faisait le fondateur pour parfaire son apprentissage reste très énigmatique car très personnel, méditation, travail des armes, recherches philosophiques et relieuses sont entremêlés. En revanche, pour ce qui concerne la composante martiale, il a largement insisté sur le fait que son oeuvre n'est pas le résultat d'une compilation de techniques issues des nombreuses écoles d'art martiaux anciens qu'il a pu pratiquer, l'aïkido se suffisant à lui même. On peut penser qu'il se considérait un peu comme le miroir d'une réalité supérieure a laquelle il pensait avoir accès

Ecrits et médias.

IMG-aikido-maki-no-ichi-back.jpgMorihei Ueshiba n'a laissé que très peu d'écrit et en plus il semble que certains aient été perdus ou ne soient pas accessibles. Très récemment un ouvrage intitulé "Aïkido Maki-no-Ichi" de 1954 dont la distribution était réservée aux étudiants avancés à refait surface. (2) proposé en téléchargement en pdf à la fin de l'article.
Reste à la portée de tous deux ouvrages : Budo Renshu paru en1933 et Budo en 1938, l'un et l'autre sont donc antérieur au terme aïkido choisi comme dénomination définitive par son fondateur en 1942 pour nommer son art.
Il est intéressant de noter que dans les éditions originales les techniques n'ont pas de dénomination et que les explications lorsqu'il y en a, s'adressent à un public érudit en la matière, de temps à autre il est simplement indiqué par exemple « C'est par la vertu de l'entrainement que vous parviendrez naturellement à la compréhension de l'Aïki » ou « Les enseignements précis doivent être donnés de vive voix". Morihei Ueshiba n'a jamais jugé utile de mettre au point quelques méthodes standardisées que ce soit pour transmettre son savoir : ni nomenclature de techniques, ni kata. La décision d'élargir la diffusion de son art n'a pas infléchi cette ligne de conduite. Alors qu'il avait largement le temps de s'en occuper lui même, il a confié cette tâche, qu'il a sans doute considéré comme une besogne, à son fils le futur Doshu et il a laissé les Uchi Deshi envoyés à travers le monde se débrouiller par eux même. Morihito Saito Senseï s'est vu confié le dojo d'Iwama, il a entrepris de répertorier scrupuleusement les formes techniques telles qu'ils les avait apprises en incluant les techniques de Buki Waza5 en mettant au point des Kumi Tachi et Kumi Jo.
Le livre Budo Renshu a vu le jour par hasard, Takako Kunigoshi une élève du Kobukan dojo à Tokyo dessinait les techniques pour les mémoriser et les montrait aux autres Deshi. Ueshiba accepta l'idée d'utiliser cette matière pour réaliser un ouvrage, quelques 200 croquis furent mis au point sous sa supervision. Le livre a été relié à la main dans le style traditionnel Japonais et distribué dans un cercle très privé.
Le livre Budo a été commandité par l'école militaire de Toyama, il s'agit d'un manuel technique comportant une cinquantaine de photographie, les textes du livre et les annotations sont de la main de Morihei Ueshiba.
Ces deux ouvrages sont bien entendu rédigés en Japonais, ce qui pose le problème majeur de la traduction qui ne peut pas rendre toutes les subtilités de la langue source ou pire, déforme ou occulte tout ou partie du sens origine (4). Une photocopie de l'original de Budo, qui n'avait été diffusé qu'à une centaine d'exemplaires, a été mise en ligne au format pdfi. Peut être qu'un jour quelqu'un, ou mieux un collectif, pourra en faire une traduction érudite en donnant des indications sur les choix et les options prises au cours du travail de traduction.

« La meilleure des photographies trahit déjà le réel, elle naît d'un choix » Albert Camus – L'homme révolté.

Côté médias moderne on trouve sur internet films et photographies de qualité variable, ces documents sont précieux mais il faut garder à l'esprit que leur potentiel d'information a ses limites. L'objectif de la caméra ou de l'appareil photo n'est pas neutre, par le choix de l'angle de vue et par l'influence qu'il a sur l'authenticité de la scène qui va être "jouée" ou de la pose qui est prise au moment ou l'obturateur se déclenche. Rappelons nous que le matériel de l'époque ne permettait pas d'opérer discrètement comme c'est le cas aujourd'hui. Ceci pour dire que nous ne disposons pas d'image qui montre comment se déroulait réellement un cours ou comment le fondateur pratiquait lorsqu'il n'y avait pas d'observateur externe.

Les témoignages des Uchi Deshi

morihei-ueshiba-uchi-deshi.gifPlusieurs générations ont côtoyé de près le fondateur pendant des durées et à des périodes différentes de son évolution. Tous rapportent qu'il y avait des variations dans l'approche ou dans la construction de tel ou tel mouvement.
Les nombreux témoignages qu'ont laissés ses uchi deshi nous montrent que pratique et enseignement étaient pour le fondateur les deux faces d'une même activité, le socle de son développement personnel.
Les Uchi Deshi en étaient à la fois les témoins et les acteurs. On peut imaginer Morihei Ueshiba comme une sorte de batterie créatrice d'énergie, les Uchi Deshi formant entre eux le circuit qui reliait les deux pôles, permettant ainsi au courant émis par la source de circuler. Dans ce système la nature des Uchi Deshi était double, en partie récepteur emmagasinant une part de l'énergie chargée d'information et en partie générateur en n'en restituant une part par feed back, concourant ainsi à maintenir en charge la source.
connaissance_A_EINSTEIN.pngDans ce système, transmettre n'est pas le seul objectif, c'est également une manière de prolonger son propre apprentissage. Sans nul doute, pour Morihei Ueshiba "enseigner c'est la moitié d'apprendre" comme on dit au Japon, sans cela il semble difficile d'imaginer qu'il soit resté toute sa vie dans une dynamique créatrice. Il y a une autre caractéristique dans sa conception de l'enseignement : pour lui la transmission d'un art ne pouvait passer que par Kuden, l'enseignement d'individu à individu. Traditionnellement il y a trois niveaux d'enseignement qui sont, dans l'ordre du moins efficace ou plus efficace : l'écrit, figé et statique qui n'est qu'un pâle reflet de la réalité, l'oral qui ne s'adresse qu'à l'intellect, la pratique qui est la seule approche offrant l'opportunité de s'approprier le "comment fonctionnent les choses". Ainsi, les Uchi Deshi étaient placés dans une situation où ils devaient "voler la technique", apprendre par eux même, par l'acuité dans l'observation de ce qu'il voyait, par l'expérimentation pendant la pratique ou en dehors des cours entre eux. Bien des Uchi Deshi indiquent que Morihei Ueshiba ne montraient que rarement deux fois la même technique et donnait des explications au compte goutte et la plupart du temps elles étaient personnalisées.

Tamura Sensei : " quand l'envie lui prenait (....) il s'arrêtait brièvement pour nous montrer la manière de saisir le poignet dans Ikkyo ou nous indiquer la variation des pieds dans Hanmi...."

Shioda Senseï " Ueshiba Senseï cherchait à nous faire sentir les choses intuitivement plutôt qu'à nous les expliquer, il ne donnait pas explications détaillées (...)"

Enseigner implique de mettre en place un système d'évaluation et bien entendu dans ce secteur Morihei Ueshiba est resté en cohérence avec sa logique, pas de passage de grade formalisé, il évalue ses élèves selon un contrôle continu avec des critères qui lui sont propres, notamment en testant lui même en situation de pratique les capacités de ses uchi deshi à lire ses intentions, à gérer une technique en temps qu'aïté.
Gozo Shioda raconte qu'un jour Ueshiba lui demande de l'attaquer à main nue, puis avec le boken. C'est ainsi qu'il obtient son 9ème dan avec pour commentaire : "Shioda, il faut que tu travailles plus le boken!"

Takako Kunigoshi indique qu'elle a eu connaissance plusieurs années après qu'un grade lui avait été attribué. Elle ajoute : " quand je pratiquais au Dojo il n'y avait rien qui ressemble à des grades, c'est pourquoi j'ai été plutôt surprise"

A propos de l'origine des techniques.

aikido_irimi_atemi.jpgLe voyage vers les origines ne peut pas se terminer sans évoquer l'origine des techniques en temps que source. Je ne vais pas retracer ici l'historique des études martiales que Morihei Ueshiba a entrepris, et je serais bien incapable de faire une étude comparée pertinente entre les techniques ou les déplacements de l'aïkido, avec ceux du Daito Ryu ou telle autre forme de Ryu.


Une question émerge naturellement : le fondateur a orienté sa pratique au fur et à mesure de ses expérimentations, faut t-il se référer à une période plutôt qu'à une autre?
Comme d'autres Uchi Deshi qui ont atteint des niveaux de pratique élevées, Gozo Shioda indique avec humilité:

"Ueshiba Sensei était le seul capable d'effectuer ces mouvements si particuliers, à la fois doux et cotonneux. Il faut maîtriser les bases très solidement, avec votre corps, avant de poursuivre vers des niveaux supérieur"

picasso_evolution.jpg
Dans un domaine different tel que celui de la peinture, des artistes comme Picasso maîtrisaient à la perfection les techniques pour représenter les proportions du monde tel que notre sens visuel nous le fait percevoir. Ce n'est qu'ensuite qu'ils se donnaient pour ambition de restituer une autre représentation du réel.

Au sujet de l'évolution des techniques, Gozo Shioda Sensei dit :

" Le Daito Ryu est lui même la continuation de traditions plus anciennes (...) les choses évoluent peu à peu".

On sait que le Daito Ryu est une des sources techniques majeures de l'aïkido, le fondateur a étudié plusieurs année auprès de Sokaku Takeda (1859 – 1943) Si la « mise en oeuvre » des techniques a évolué au fil des années, l'influence restera très visible dans la pratique de Morihei Ueshiba. Cependant le catalogue des techniques a été si l'on peut dire « condensé ». Cette évolution est sans doute en partie liée au fait que O Senseï détestait la forme, ne voyant dans les techniques que la résultante ponctuelle d'un ensemble de principes qui eux sont immuables. A l'inverse, le Daito Ryu essaye de préserver soigneusement l'ensemble du catalogue. Par exemple, là où dans l'aïkido il n'y a qu'une seule forme codifiée pour Ikkyo, 30 formes différentes pour cette technique sont nommées et répertoriées dans le Daito Ryu.

budo_renshu_technique.jpgLes croquis de Budo Renshu ou les photos prises au Noma Dojo en 1936 (3) attestent que si certaines formes techniques sont aujourd'hui très peu utilisées voir complètement oubliées, les similitudes entre la pratique d'avant guerre et d'après guerre sont frappantes. Ce point est confirmé par l'ouvrage "Aïkido Maki-no-Ichi" évoqué dans le paragraphe écrits et médias : l'édition date de 1954 et contrairement aux deux livres précédent le terme Aïkido est utilisé ce qui atteste d'une certaine continuité.

Une vidéo qui présente une comparaison entre l'aïkido d'avant guerre et d'après guerre (5).

Pour terminer, une théorie qui est l'objet de controverses : il est possible que lors ses voyages en Chine (Manchourie) Morihei Ueshiba ait intégré dans sa pratique des principes issus d'art martiaux chinois. Au cours de ses voyages le fondateur aurait étudié le Baguazhang, un art martial dit interne originaire du nord de la Chine.

L'héritage laissé par Morihei Ueshiba

O_sensei_lecture.jpgA la disparition du fondateur les uchi deshi se sont retrouvés être les dépositaires d'un héritage morcelé, un peu comme s'ils avaient chacun reçu une partie des pièces d'un puzzle dont ils n'auraient jamais vu l'assemblage complet. De l'aveux de plusieurs d'entre eux, ils n'ont compris qu'une partie de ce qu'il leur était proposé ceci, en fonction de leur niveau de maturité du moment, de leurs filtres intellectuel, ils ont été incités a adapter la pratique a leur corpulence, leur taille, leurs limites physiques. C'est ce que leurs aînés d'avant guerre ont fait, adapter à leur personnalité l'enseignement reçu et, dans un contexte très différent, pour poursuivre leur chemin la plupart d'entre eux ont créé leur propre style en prenant soin de changer le nom de leur art.
Bien sûr on peut imaginer que si Moreihi Ueshiba avait utilisé les méthodes occidentales qui nous sont si familères, utilisant un catalogue bien défini, présentant tout le matériel d'une façon claire et logique, avec des contrôle périodiques pour voir s'il avait été compris, il aurait placé ses Uchi Deshi dans une bien meilleure situation pour assurer la transmission. Cependant, on ne peut pas soupçonner un individu comme Morihei Ueshiba d'être tombé de la dernière pluie, il connaissait parfaitement le processus de transmission d'un art martial où les particularités physiques et mentales de chacun s'expriment et se manifestent par des modifications progressives de l'art qui est transmis. Il était donc parfaitement conscient que chacun d'entre eux ne retransmettrait pas quelque chose d'uniforme. L'objectif n'était visiblement pas de diffuser une discipline, certes très élaborée, mais un art avec tous les risques que cela comporte.

Dans le prochain article....

Peu de temps après son arrivée en France en 1952, Tadashi Abe Sensei se rend rapidement compte qu'il ne pourra pas faire un copier/coller de l'aïkido tel que le Fondateur le lui a enseigné. Comme tous les pionniers qui lui ont succédé, pas de feuille de route, juste une mission : diffuser l'art de l'aïkido avec leur expérience acquise, des principes plutôt qu'un catalogue technique et beaucoup d'enthousiasme et de conviction.

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En compléments aux liens directement accessibles dans l'article:

(1) Entretien avec Tamura Sensei par Léo Tamaki
(2) Le dernier ouvrage du fondateur (1954) Aikido Maki-no-Ichi au format pdf
(3) Dans cet article (si vous n'êtes pas anglophone, le traducteur de votre navigateur donnera un aperçu) Morihei Ueshiba, Budo and Kamae, des exemples intéressant de traductions erronées voir des omissions volontaires dans la traduction de "Budo"
(4) Une série de photos prises au Noma Dojo

(5) This video was created by Marius V : https://www.youtube.com/user/MARIUSVL . Sur cette chaîne youtube d'autres vidéos de Morihei Ueshiba.

Ouvrages et liens sur le web

Une série de 4 articles : héritage, transmission et émulation sur le Blog Shoshin, l'esprit du débutant.
A propos du fondateur de l'aïkido. Une synthèse de la vie et l'oeuvre de Morihei Ueshiba en format pdf sous forme MindMap. (Les biographies sont nombreuses sur le web et en librairie.)

Budo, édition française budostore
Etiquette et transmission, Tamura Nobuyoshi
Les maîtres de l'aïkido version française.