En 1960 Maître Kawaishi fait publier "ma méthode de judo".

"Chaque nation possède ses coutumes qui la caractérisent, des manières de vivre qui lui sont personnelles. Le Japon, par exemple, a des coutumes fort différentes de celles des pays européens, et c'est au sein de cette ambiance japonaise si particulière que naquit et grandit le Jùdô. Implanter tout bonnement ce Jùdô en Europe, le faire croître et prospérer, en suivant pas à pas les principes d'enseignement japonais sans les transposer, ni les adapter à la mentalité occidentale, c'était s'exposer à des mécomptes graves. J'ai eu l'occasion de parcourir de nombreux pays. Au cours de ces voyages, j'ai maintes fois pu constater que le Judo que l'on enseignait n'était pas adapté au milieu, et se trouvait en quelque sorte dépaysé, déraciné. Ce n'était pas le Judo qui avait tort, ni les hommes qui n'avaient pas de dispositions favorables. C'était la méthode d'enseignement qui n'était pas appropriée."

Il commence par classifier les différentes techniques par famille, en utilisant des termes compréhensibles par des non japonais. De plus, il numérote ses techniques par ordre de progression dans chaque familles.
La mentalité occidentale s'accommode mal d'une progression non "palpable", l'occidental marche souvent à la "carotte", il doit pouvoir se rendre compte matériellement de sa progression. Fort de cette observation, le Maître Kawaishi met en place un système de classification de la progression des élèves, il invente les ceintures de couleur.
Enfin, il tient compte d'une différence fondamentale entre la méthodologie orientale et la méthodologie occidentale

  • l'élève oriental aura l'impression de progresser par la forte qualité de cette connaissances technique.

  • l'élève occidental aura l'impression de progresser par la forte quantité des connaissances techniques, c'est à dire du nombre de formes techniques accumulées.

La diffusion par les Uchi Deshi du fondateur

Tadsahi_Abe_iriminage.jpgEntre 1952 et 1960, Tadashi Abe va en quelque sorte essuyer les plâtres. Pour diffuser l'art de son Maître Il va s'appuyer sur le réseau de dojo de judo qui est déjà conséquent et pour s'adapter à la mentalité occidentale suivre les conseils de Mikinosuke Kawaishi. Il publie deux ouvrages : L'Aïki-do, méthode unique crée par le Maître Moriheï Ueshiba, en deux tomes : L'arme et l'esprit du samouraï japonais et La victoire par la paix.
 Ces ouvrages ont été publiés du vivant du fondateur, le deuxième tome comporte une dédicace manuscrite du Maître Ueshiba.
Abe Sensei opère à un classement des techniques qu'il numérote en les répartissant en cinq familles inspirées du Daito Ryu : Ikkajo, Nykajo, Sankajo, Yonkajo et Gokajo. Il établi également un programme d'Aiki-do jalonné par un système de grades et déplore malgré tout ce consensus à priori nécessaire qui pour faire patienter les élèves conduit à s'écarter du système traditionnel japonais. Sans aller jusqu'à attribuer des ceintures de couleur comme au judo il va découper l'accès au 1er Dan en plusieurs marches via le système Kyu.
Il pressent que dans un avenir proche l'Aïki-do sera un des arts martiaux les plus appréciés des français et très vraisemblablement il entrevoit les obstacles qu'il faudra franchir :
- "''Le problème des grades''" titre d'un chapitre du tome 1 où il envisage un nouveau système qui permettrait d'une part de se différencier du judo et d'autre part de conduire les élèves à travailler pour eux mêmes plutôt que pour obtenir des diplômes.
- Le détournement des valeurs de la discipline au profit d'intérêts personnels ou pécuniers.

Nakazono-04.jpgArrivé à Marseille en 1961 Mutzuro NAKAZONO (1918-1994) est sans doute le moins connu des experts de cette période. Il refuse de dénaturer l'enseignement qu'il a reçu de Morihei Ueshiba, il n'accepte par exemple aucun compromis tel que la mise en place d'une nomenclature codifiée des techniques. Au fil du temps il consacre plus de temps à la pratique de la médecine orientale et fini par s'installer aux États Unis.

masamichi-noro-1935-2013.jpgLa même année le fondateur délègue Massamichi Noro (1935-2013) pour prendre la suite de Tadashi Abe. Noro Sensei va juger que l'affiliation au ministère de la jeunesse et des sports n'est pas compatible avec l'éthique de l'aïkido, Il écrit à André Malraux pour que l'aïkido dépende du ministère de la Culture. Sa tentative échoue. A la suite d'un grave accident de voiture en 1969, il fonde l'institut NORO où il quitte le système conventionnel et enseigne un art qu'il nomme Kinomichi.

Tamura-Nobuyoshi-012.JPGEn 1964 Nobuyoshi Tamura (1933-2010) est mandaté par le fondateur pour faire un état des lieux de l'aïkido français au travers des structures associatives qui le régisse. Le rapport est désastreux, il s'établira définitivement en France. Dans un contexte chaotique où les alliances entre groupes ou fédérations se font et se défont, TAMURA Sensei va s'imposer comme un expert incontournable. En 1973 il contribue à la "méthode nationale d'aïkido", la même année il publie un livre qui reste encore une référence "méthode nationale". En 1982 l'aïkido est une section de la FFJDA (Fédération Française de Judo et Disciplines Associées), pour Maître Tamure cette situation de dépendance vis à vis du judo n'est plus viable il prend la décision de quitter cette fédération. Il devient directeur technique de la toute nouvelle FFLAB. (Fédération Française Libre d'Aïkido et de Budo).

La fragmentation : écoles, groupes et fédérations

L'histoire ne s'arrête pas là. Parallèlement un autre courant issus de la FFJDA voit le jour : la FFAAA (Fédération Française d'Aïkido d'Aïki-budo et Assimilé) dont Christian Tissier prendra le leadership quelque temps après. C'est le départ d'une lutte fratricide entre les bureaucrates des deux fédérations.
En 1985 l'état lance une énième tentative pour unifier la pratique de l'aïkido et demande à ce que les deux fédérations se regroupent en une seule (UNA), au passage pour la FFLAB le "L" de Libre est retiré pour devenir la FFAB..
Aujourd'hui ces deux courants restent largement majoritaires en nombre de licenciés et après maintes péripéties la situation est sensiblement identique. Les deux blocs co-existent et bien que leurs références techniques soient différentes, elles sont idéologiquement très proches l'une de l'autre.
En réaction à ces deux structures a tendance hégémonique d'autres groupements d’aïkido se sont créé, une trentaine et peut être plus (1) qui sont soit indépendant soit plus ou moins rattachés administrativement a l'une ou l'autre des deux fédérations.
L'aïkido Français constitue un ensemble très hétéroclite qui témoigne de la diversité des interprétations et des orientations possibles que peut offrir la pratique de l'aïkido et sur le seul territoire national, du meilleur jusqu'au pire le spectre est très large. En règle générale, mais pas toujours, ces groupes sont organisés autour d'un leader technique qui a adopté le style d'un élève direct du fondateur resté vivre au Japon (Me Morihiro Saito, Me Hirokazu Kobayashi ou Me Seigo Yamaguhi par exemple) Chacune de ces écoles organise son enseignement et délivre ses grades selon ses propres critères.
Au total, on peut estimer que le nombre de pratiquants en France est d'environ 60 000. Les deux fédérations dites "officielle" regroupent et se partagent à peu près à part égale les deux tiers des pratiquants, le tiers restant environ 10 000 individus auraient fait des choix différents. En réalité il y a un nombre de Dojo difficile à évaluer qui adhèrent à une organisation uniquement pour bénéficier des structures logistiques, d'autres on fait le choix de l'autarcie, autrement dit ces Dojo travaillent dans leur coin ou se créent leur propre réseau de pratique. Par ailleurs on peut se poser la question, quel est le pourcentage de pratiquants qui font le choix délibéré d'intégrer une structure plutôt qu'une autre?

Juxtaposer les différences pour enrichir

Les Japonais ont longtemps pensé qu'existaient dans le monde des personnes intelligentes et des imbéciles, des bons et des méchants – bref, des individus variés. C'est pourquoi les religions, dont le rôle est de guider les gens vers le salut, devaient se multiplier afin de se conformer à cette diversité. Considérer sa propre école comme absolue est ce qu'il y a de plus redoutable, puisque cette attitude monomaniaque ne peut envelopper la variété de la population, et que l'exclusion laisserait trop de gens en dehors de la voie du salut.
Seigo Taïga – « La pluralité des valeurs, une constante de la mentalité Japonaise »

o_sensei.jpgSi on se réfère à O Sensei en tant que source de l'aïkido, ce n'est pas une surprise : la nature profonde de l'aïkido est d'être plurielle ; comme l'explique Seigo Taïga, dans la culture Japonaise la pluralité des valeurs et des pensées est une richesse qui contribue à la vérité absolue. Autrement dit, il en faut pour tous les goûts. Pour cela, l'harmonie consiste a coexister paisiblement et chacun peut s'il le souhaite collaborer avec l'autre, et concourir à l'entretien et à l'enrichissement de l'ensemble. En tant qu'individu, c'est ce que l'on appelle en Aïkido Montei Monka Monjin : l’élève choisi le Dojo qui lui correspond le mieux puis se présente à la porte, le maître a le choix de l'accepter ou pas.

Dans la 3ème partie à paraître....

Sans faire de généralité, en Europe et principalement en France tout au moins dans le domaine des activités physiques et sportives la tendance est plutôt à ce que chaque courant, groupe ou école cherche à faire valoir sa supériorité. Le problème ne réside pas dans les petites querelles techniques entre école, mais dans l'avenir du maintient et du développement de la pluralité des pratiques. Cette diversité est mise en danger par les deux groupes institutionnels majoritaires qui encouragent le glissement continu vers un Aïkido qui adopterait toutes les caractéristiques d'un sport au sens sociologique du terme.

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(1) Un coup d’oeil sur le paysage de l’aïkidô en France : (en 2 partie)
Histoire de l'aïkido en france(PDF) : un bon résumé, Beaucoup de littérature disponible sur le web.
1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde