Distinguer ce doit être qualifié de sport, d'activité physique ou d'art

haka-all-blacks.jpgQu'est ce que on entend par "sport"? D’abord il est impératif de toujours bien distinguer entre le sport de haut niveau et le sport de masse, ou entre la compétition professionnelle, la compétition amateur et la compétition de loisirs, ou encore de trancher parmi les finalités qui peuvent être celles du sport d’élite, du sport-santé, de l’éducation physique scolaire, le tout étant souvent et indûment regroupé sous l’appellation « sport ». Tout n'est pas "sport", ce mot est entré peu à peu de manière intrusive dans le langage courant avec l'arrivée du sport de niveau dans les années 1960-1970 : hyperspectacle et culte de l'effort, avec ses codes, son économie, ses modalités de reconnaissance et ses fameuses « dérives » – argent, dopage –, souvent vilipendées.
La caractéristique commune à toutes les activités physiques dite sportives est de mettre en place une activité physique ludique, une situation "ludo-motrice". Dans son sens initial le mot sport, en vieux français desport, signifiait amusement, c'est à dire jubiler du fonctionnement de son corps pour améliorer l'action motrice et la pertinence de l'action.

Eric Dugas, maître de conférence à l'université de Paris 5, spécifie quatre critères pertinents permettant de distinguer les différentes formes sociales de pratiques physiques (1) :

* Présence d'un cadre institutionnel : fédérations sportives habilitée par l'état.
* Présence d’un système de règles exogènes : le règlement, les sanctions, le système de classement ou encore les accessits sont sous le contrôle et le dictat d’une instance officielle, hors du champ décisionnel du pratiquant.
* Présence d’un cadre compétitif : l'entraînement à pour finalité la compétition, l'objectif est de gagner, de vaincre l'adversaire.
* À ces trois critères, il faut ajouter le trait « situation motrice » qui est commun à toutes les pratiques ludomotrices.

En fonction de la présence ou de l'absence plus ou moins marquée (permanent, fréquent, occasionnel, absent) des quatre critères exposés précédemment on peut délimiter des frontières parfois poreuses entre différentes formes de pratique qui vont s'échelonner de l'activité physique jusqu'au sport. Parmi elles, les jeux anciens, les pratiques traditionnelles qui ne sont pas ou peu institutionnalisées, et où la compétition est absente ou graduée en intégrant des notions de coopération par exemple. L'analyse montre que seul le sport possède les quatre critères et ce, de façon permanente ; les critères « cadre compétitif » et surtout « institution » sont deux facettes qui cristallisent le sport.

Le judo, un exemple à ne pas suivre

judo.jpgAvant d'analyser quels sont les effets actuels et ceux possibles qu'une dérive sportive générerait sur la pratique de l'aïkido, il est intéressant de regarder quelles mutations ont transformé le judo en sport de combat très médiatisé. A l'origine les valeurs et les objectifs des deux disciplines étaient très proches l'une de l'autre. Pour l'anecdote, on dit que lors d'une rencontre entre les deux maîtres Jigoro KANO le fondateur du judo aurait affirmé que l'aïkido était son Budo idéal. Jigoro Kano souhaitait à la fois voir le judo se répandre dans le monde entier et s'opposait à la transformation de ce qu'il avait conçu comme une voie d'éducation, en sport à l'occidentale.
Cependant il fut de 1909 à 1938 le premier membre asiatique du comité olympique (CIO). Sans doute voit il dans les premiers championnats officiels du Japon qui sont organisés en 1930, non pas une compétition, mais une sorte de jeu qui prolongerait et pérenniserait de façon plus sophistiquée les affrontements qui avaient lieu lors des défis du début du Kodokan puis des tournois qui suivirent. (Voir le grand judo) La trahison de son idéal viendra de l'Occident et notamment de la part du judo français, et plus exactement de son institution. Côté français, le judo à rapidement mis en place une structure sportive institutionnalisée, les premiers championnats de France se sont déroulés en 1943 et lors des championnats d'Europe en 1951 le judo français est en pleine expansion. En réalité il y a de nombreuses tensions entre les très nombreux partisans d'un judo conforme aux origines et ceux qui souhaitaient une évolution plus sportive. En effet, le judo en restant trop proche de ses racines n'avait pas tous les attributs d'un sport ; la compétition est toujours organisée pour ménager le suspense, l'une des conditions est une mise en scène de l'égalité des chances où le concept du plus petit qui peut se mesurer au plus grand n'a pas sa place. C'est en 1959 que sont introduite les catégories de poids par la FFJDA qui ne tiendra pas compte du "non" de 85 % des judoka du collège des ceinture noires qui a été consulté lors d'un vote. Quelques années plus tard de trois catégories de poids on passera à huit. Dans le sport de compétition la règle a un rôle central : maintenir l'égalité des chances, rationaliser l'arbitrage et canaliser la violence. Pour un sport de combat la seule façon d'agir est de revisiter le catalogue technique, le normaliser pour le rendre conforme aux exigences, autrement dit le dénaturer et l'appauvrir_ voir l'article dans combat.blog.lemonde.fr : "Nouvelles règles du judo : chronique d'un massacre annoncé". Au travers de témoignages des pionniers du judo français en font également le constat qu'à vouloir sans cesse faire des concessions sur son identité pour satisfaire à la majorité, on fini par se perdre. Aujourd'hui les moins de dix ans représentent 50% des licences de la toute puissante FFJDA, passé cet âge les gamins se tournent vers d'autres activités. Fort heureusement en cherchant un peu il existe plusieurs organisations alternatives pour étudier et pratiquer un judo traditionnel.

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C'est vrai que lorsqu'on voit le judo tel que le pratiquait Kuyzo MIFUNE Senseï c'est vraiment autre chose! (3)

Installation d'une dérive sportive dans la pratique de l'aïkido

Le risque d'un glissement vers un aïkido sportif est principalement porté par les deux groupes institutionnels (FFAB &FFAAA) parce qu'ils présentent les critères d'une pratique sportive dont les traits ont été énumérés dans les paragraphes précédents et parce qu'ils indiquent la direction qu'il faut suivre à une majorité de pratiquants.

Aikido et compétition

Officiellement pas de compétition (2) Si l'organisation de compétitions officielles arrive à pas feutrés, en revanche tout le vocabulaire sportif est là. A titre d'exemple sur le site de la FFAAA un article sur les jeux martiaux sortes de JO des arts martiaux, on peut lire :" la compétition mettra en vedette 13 arts martiaux ou sports de combat olympique ou pas (...) chaque sport aura 80 athlètes de haut niveau en compétition (..) La fédération internationale d'aïkido a chargé Christian TISSIER d'organiser la sélection dans 40 pays pour rassembler les 80 pratiquants à la démonstration (...) les participants seront tous jeunes, moins de 40 ans."

La recherche frénétique d'une reconnaissance auprès du Ministère de la Santé, de la Jeunesse et des Sports, lequel à pour objectif de regrouper des associations dont les activités sont tournées vers la compétition, est un vecteur majeur du glissement sportif. Le mode de gouvernance institutionnalisé de la pratique de l'aïkido place les aspects techniques et éthiques de la discipline sous l'emprise d'une structure administrative intrusive.

C'est ainsi que pour pallier au manque de compétition, grades et diplômes en tout genre sont instrumentalisés, outils de pouvoir afin de justifier le bien fondé, assurer la pérennité et la croissance de la structure fédérale. Selon le dogme en vigueur, la seule et unique manière de pratiquer l'aïkido c'est d'avoir un système de diplômes et de grades reconnus par l'état français. Notons au passage un des paradoxes du système : les grades et diplômes délivrés par l'Aïkikai de Tokyo, réputé comme étant l'organisme chapeau mondial, ne sont pas reconnus...
Dans ce contexte, nous sommes très loin de pouvoir revendiquer le statut d'art, un art est avant tout défini comme une activité créatrice. l'aiki est sans limite, c'est une fontaine inépuisable disait le fondateur. Dans l'art on ne juge jamais de la qualité par la quantité. Plutôt que de s'en remettre aux enseignants de Dojo, les fédérations imposent des passages de grade plus proches de l'exhibition sportive que de la sanction d'un chemin parcouru. Pas d'interprétations possibles dans ce système, les professeurs de Dojo conforment leur enseignement au programme dicté par une minorité de soit disant "sachant", les élèves bachotent et peaufinent leur condition physique. À ce rythme il ne serait pas surprenant de voir émerger des catégories de sexe, d'âge et pourquoi pas de poids.

L'aïkido entre dans une ère nouvelle.

Il y a un fait nouveau qu'il ne faut pas négliger : l'aïkido entre dans une ère nouvelle. Au fil du temps il n'y aura plus d'élèves direct du fondateur ni résidant sur notre sol, ni ailleurs. Leur statut d'uchi deshi du fondateur leur confère une certaine aura et une légitimité difficilement contestable leur permettant de rassembler sur un tatami voir même de fédérer des aïkidoka d'horizon parfois très différents. Ce statut leur permet de se positionner au dessus de la mêlée et continuer d'enseigner selon leur recherche personnelle sans se soucier de quelques normes que se soit : c'est en cela qu'ils sont des modèles, au delà de leur qualités techniques et humaines, ils montrent un aïkido en dehors des normes.

yamada sensei_les grades aikido

Dans une interview de 2012 (4), YAMADA Yoshimitsu qui est un des derniers disciples directs de Ueshiba Moriheï donne son avis sur la pratique et son évolution.

"Dans certains pays l'Aïkido est soutenu financièrement par le gouvernement. Que se passera-t-il si celui-ci demande la constitution d'une équipe nationale, comme en football? Et quand à leur retour d'une manifestation comme les Combat games on leur demandera "Vous n'avez pas gagné? Où sont vos trophées? Si vous ne revenez pas vainqueur la prochaine fois nous ne vous subventionnerons plus."
"Les grades sont un autre problème de l'Aïkido. En ce qui me concerne il ne devrait pas y en avoir dans notre discipline. C'était l'état d'esprit d'Osenseï. Mais pour des raisons financières le système s'est installé. Une ceinture noire pourquoi pas. Cela donne un sentiment de satisfaction. (...) On y retrouve trop souvent une compétition cachée. Tout le monde sait qu'il y a une contradiction entre un système de grades et l'Aïkido. Il est très difficile d'évaluer en Aïkido. Sur le même individu votre jugement et le mien ne seront pas les mêmes. Nous aurons des points de vue différents. Un fossé se crée déjà et on n'y peut rien. Encore une fois, c'est dû à la nature de l'Aïkido, en bien et en mal. Seul le professeur connaît réellement le niveau de son élève. L'Aïkido est un Budo unique. Sa nature ne permet pas de déterminer qui est plus fort, qui est meilleur. Pour cette raison il ne peut pas fonctionner comme les autres Budo, notamment au niveau des grades."
"Le système de Shihan est stupide. Au Japon on appelle son enseignant Shinhan. Peu importe le grade. Shihan est une occupation, un emploi. Pas une évaluation. Les gens se méprennent sur ce que signifie shihan. Ce n'est pas un titre! C'est simplement une façon plus officielle de vous appeler que senseï. Car on ne peut pas par exemple, lorsqu'on remplit un formulaire officiel, écrire que son occupation est Aïkido senseï. On écrit shihan. Ce n'est rien de plus que cela. Les japonais sont embêtés à cause de ce système qu'ils ont mis en place et ils savent qu'ils ont fait une erreur. Cela leur cause beaucoup de maux de tête!"

Comprendre c'est se donner les moyens de choisir.

HolacracyÀ chacun sa liberté d'agir, vouloir convaincre ou imposer un point de vue n'est pas une solution enrichissante et c'est une perte de temps. S'il y a des individus qui sont prêts, parfois après plusieurs dizaines d'années de pratique, à continuer à garder comme finalité l'obtention de grades certifiés par l'état en passant devant des jurys : c'est leur problème.
Pour les autres, la cause est loin d'être perdue. Il faut se poser les bonnes questions afin de mettre au centre ce qui fait l'aïkido : les dojo.

Les études montrent que la population s’adonne à des pratiques physiques de plus en plus individuelles, de moins en moins sportives et institutionnalisées, au sens compétitif du terme, soucieuse du bien-être et du plaisir qu’elle en retire. Les facettes de la pratique d'une activité sont devenues multiples.
L'aïkido français est placé sous l'égide d'un système administratif pyramidal qui petit à petit le gangrène et conduit à une normalisation de la pratique. Internet devrait nous inciter à travailler autrement, en réseau, à sortir des schémas conventionnels pour se diriger par exemple vers des modèles baptisés "holacratie ou holacracy" (4)Le principal frein à la mise en place de ces modes de fonctionnement, c'est la suppression des "petits chefs". À méditer.

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(1) Éric Dugas, « Du sport aux activités physiques de loisir : des formes culturelles et sociales bigarrées », SociologieS En ligne, Théories et recherches, mis en ligne le 10 juillet 2007, consulté le 06 janvier 2017. URL : http://sociologies.revues.org/284
(2) Le groupe Shodokan est la seule structure qui affiche une orientation vers une composante compétitive. Son Fondateur Kenji TOMIKI qui été élève des maîtres Kano puis Ueshiba a créé cette école début des années 70.
(3) Vidéo : lorsque le judo est une expression de l'AIKI
(4) Interview Yamada Yoshimitsu, l'homme libre sur le blog Budo no Nayami
(5) De grosses entreprises telles Gore Tex ou Zappos pour ne citer qu'elles on adopté des modes de fonctionnement de type "holacratie". Voir l'article dans les échos : Zappos, l'entreprise qui bannit les chefs